07.07.2008

Boris Cyrulnik, de Chair et d’âme



fb116f5d740a770ecb3850626687e2a7.jpgA peine achevée la lecture de ce livre publié chez Odile Jacob en 2006, je ne résiste pas à l’envie de vous faire partager mes impressions de lectrice en quête de réponses.

Ainsi dans le chapitre « Formule chimique du bonheur », le paragraphe intitulé la mémoire n’est pas le retour du passé, j’ai souligné cette citation :

« (…) on peut dire que les souvenirs que l’on va chercher dans son passé et les mots qu’on choisit pour leur donner forme construisent des autobiographies différentes selon le partenaire du récit. Il ne s’agit pas de mensonges mais de représentations induites par les relations. »

Cette remarque me paraît tellement pertinente! Ainsi, lorsque je racontais un évènement vécu en couple devant des amis et en présence de mon mari, les souvenirs « communs » ne collaient pas avec ceux de mon mari, il me reprochait de travestir la réalité : en fait, nos autobiographies étaient simplement différentes, car nos représentations passaient par deux personnalités très opposées, une personne imaginative et passionnée et une personne logique et froide.
L’auteur explique qu’après un trauma, un événement dramatique, un désespoir, la mémoire se met en route en fonction du vécu présent et retrouve dans le passé, les mots et les images qui donnent forme à ce présent. Le ressenti présent, guidé par l’émotion, appelle la mémoire pour aller chercher dans le passé une représentation de soi cohérente avec le moment vécu. Comme l’affirme Cyrulnik : « C’est pourquoi tout est vrai même quand on dit le contraire »

Au fur et à mesure de la vie se forge en chacun de nous, ce que l’auteur appelle, une sensibilité préférentielle, construite chaque jour et petit à petit par des micro-interactions banales mais personnelles. A cause de cette sensibilité préférentielle acquise, un couple venant de deux milieux différents et éloignés par l’âge ou la culture peuvent réellement vivre côte à côte un moment passé ensemble et différent. Pour le premier ce sera un événement majeur qu’il va cristalliser et pour l’autre ce moment sera sans signification aucune. Ainsi en était-il dans notre couple, particulièrement en vacances, nous ne vivions pas les mêmes choses, tout en étant toujours ensemble.

Un autre chapitre qui m’a intéressé est celui intitulé « Le souci de l’autre ». La notion d’empathie est très importante pour moi…je l’ai même érigée en valeur nécessaire pour partager ma vision du monde…elle est le fondement de l’humanisme. A mon grand dam, je me suis aperçue que mon mari en manquait cruellement, non seulement envers les étrangers mais même envers moi, à partir d’un certain moment. En effet, me voir souffrir dans le cadre d’une détresse psychologique qui se transforme en pathologie psycho-somatique à répétition, l’a conduit à être furieux contre moi et pire à devenir indifférent devant chaque trouble me rejetant comme une « anormale », lassé de me voir souffrir sans cause logique apparente et au fur à mesure du temps, rejetant ces troubles sur le compte du vieillissement. Plus je devais être parfaite et plus mes troubles s’accentuaient. La peur de déplaire à un être que vous voulez retenir décuplait les malaises. Mais ce que je ne voulais pas voir c’est combien mon mari ne m’aimait plus à partir du moment où il a commencé à s’agacer de mes troubles. Véritablement, un être amoureux est mal quand l’autre souffre, quelque soit l’origine de la souffrance. L’empathie n’existe pas uniquement entre amoureux, c’est généralement « une aptitude émotionnelle à se laisser modifier par le monde d’un autre, auquel on est attaché ». On peut dire que l’on ressent de l’empathie pour toute personne qui compte pour nous. Et là on retrouve la notion d’attachement développé dans les travaux de Cyrulnik : « L’attachement est un lien biologique tracé dans la mémoire qui transforme l’être investi en figure saillante. Désormais la souffrance de la figure d’attachement provoque chez le partenaire une souffrance d’une autre nature. » L’auteur parle d’une empathie cognitive, un contrepoint émotionnel provoqué par la vue de la souffrance de l’autre.

C’est singulier, en écrivant je pense à l’expression française un peu vieillotte « je ne peux plus le souffrir » et je me dis que lorsqu’un proche ne plus « encadrer » sa femme, sa maîtresse ou tout(e) ami(e), cela signifie que la vue de la souffrance de cette personne lui fait horreur, c'est-à-dire qu’il a rompu pour une raison ou un autre le lien d’attachement à cette personne. Je ne peux plus la souffrir veut plutôt dire : je ne veux plus souffrir de la voir, je ne la supporte plus… C’est une vision égoïste de la relation.
Je pense sincèrement que les personnes aux capacités empathiques réduites sont avant tout des personnes très égo-centrées et qui ne supporte pas fondamentalement l’autre surtout si cet autre dysfonctionne.

Là où Cyrulnik m’intéresse fortement, c’est quand il explique comment l’empathie est le fondement cognitif de la Morale :
« Cette aptitude à désorganiser son propre monde intime quand celui d’un proche est désorganisé constitue le pointb85ca8a280af74208ea0f2231c0dd171.jpg de départ, la base cognitive de la Morale »
Est-ce dire que les êtres incapables d’empathie sont des êtres a-moraux? Qu’ils n’auraient pas d’échelle de valeurs entre le Bien et le Mal? Le postulat de la Morale serait pour Cyrulnik la vision judéo-chrétienne classique : « projet de faire du bien pour éviter le mal ». Alors penchons nous sur une réalité de notre quotidien ces jours-ci :

L’empathie collective est de mise en France…Ingrid Bétancourt a bénéficié de cet élan de toute une société qui s’inquiète du sort malheureux de cette femme politique franco-colombienne. Les Français dans leur ensemble se sont mobilisés et ont souffert en place et lieu d’une compatriote, image quasi mythique de la madone, symbole de justice, injustement enlevée. La société française s’est prise à éprouver la détresse de ses enfants privés d’une mère impliquée en politique dans un pays lointain, celui de ses origines, la Colombie. Le dénouement heureux de six ans de détention dans la jungle a fait naître une explosion de joie parmi les Français et un sentiment de faire partie d’une nation qui n’abandonne pas ses citoyens. Cette empathie sociale donne raison à l’intuition de Cyrulnik concernant les bases cognitives de la morale.

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