19.04.2008

L'amour au bord du gouffre

«C'est étrange comme les choses prennent du sens lorsqu'elles finissent... c'est là que l'histoire commence.»
On parle, on parle, et les mots se succèdent, mais ce n'est que lorsque la musique de la voix prépare au point final que l'on comprend enfin vers quoi ils nous entraî­naient. On vit, on vit, et les faits s'accumulent, mais ce n'est que lorsque le temps nous permet de nous retourner sur nous-même que l'on saisit enfin vers quoi notre existence tendait. «L'émergence du sens n'est possible que parce qu'en se succédant les mots meurent les uns aux autres.» Quand l'enfance s'éteint, on en fait un récit et quand la vie se meurt, on découvre pourquoi il a fallu la vivre.
C'est le temps qui nous fait naître au sens. Je devrais dire : c'est la représentation du temps, la manière dont je rappelle mon passé pour agencer mes souvenirs et me délecter de mes rêveries qui imprègnent de sens ce que je perçois. Le récit que je me fais de ce qui m'est arrivé et le tableau que je compose du bonheur espéré introduisent en moi un monde qui n'est pas là, qui n'est pas présent et que pourtant j'éprouve intensément.
extrait de Parler d'amour au bord du gouffre, Boris Cyrulnik


9695d99c0c52a1d809cbe0ba1ee687c1.jpgPour Pâques, alors que je me trouvais à Lyon, j'ai enfin saisi le moment de m'intéresser aux livres de Boris Cyrulnik, ce neuropsychiatre qui a porté à la connaissance du public français le concept de résilience. C'est au Québec en 2000, il y a huit ans déjà, que j'avais longuement entendu parler de cet homme au parcours fascinant et révélateur de ses choix de recherche. En effet, en 1942, alors qu'il grandit à Bordeaux, ses parents, juifs russo-polonais, sont arrêtés et déportés. Abandonné à l'assistance publique, le jeune Boris devient le protégé de son institutrice. Il échappe de justesse à la déportation lors d'une rafle en janvier 1944. Orphelin il se réfugie dans l'humour et la biologie. (source Evène)

 Je viens de retrouver l'émission archivée sur le site de Télé Québec
"Ceux qui surmontent un traumatisme éprouvent souvent une impression de sursis qui démultiplie le goût du bonheur et le plaisir de vivre ce qui reste encore possible."

Pourquoi m'aura-t-il fallu autant de temps pour me plonger dans la lecture de Cyrulnik? Tout simplement parce que je vis actuellement et depuis mon retour en France des traumas successifs qui me poussent à chercher des issues positives. Et je crois que Boris Cyrulnik développe dans ses recherches et ses écrits une vision optimiste, un certain art de cultiver le bonheur malgré les traumatismes et les aléas de la vie.6eee8d8311e2c70a3911e651823d06f2.jpg

Donc, vous l'aurez compris, le couple est en question, l'amour, la notion d'attachement, c'est de tout cela que nous entretient Boris Cyrulnik dans ce livre. N'oublions pas qu'il est directeur d'enseignement à la clinique de l'attachement à l'Université de Toulon. Et j'ai eu envie de lire ma propre histoire au travers de ses commentaires et exemples racontés et expliqués dans son livre. je vous recommande vraiment le chapitre Métaphysique de l'amour, ainsi que celui intitulé L'enfer en héritage, chapitres qui se suivent dans le livre, d'ailleurs. Le chapitre Métaphysique de l'amour tire son beau titre d'une œuvre du philosophe allemand, assez méconnu en France, Arthur Schopenhauer: Métaphysique de l'amour, Métaphysique de la mort.

Alors voilà je suis dans une impasse, moi qui me croyais préservée dans ma route nomade, mon ancrage affectif me semblait stable et je me sentais à l'abri de la rupture. Je n'ai pas vu venir la déchirure du couple fusionnel 1+1=1 nous sommes passés au couple léonin, comme dit Cyrulnik, le 1+1=2+0 et la fin non annoncée arrive brutalement avec ses incompréhensions, ses chagrins, ses tourments, ses maladresses et des torrents de larmes...
c7301200206d46c1d1703aa1cfc38deb.jpgJ'ai écrit dernièrement pour me définir sur Facebook que j'aimais la ligne brisée, ce n'est pas une abstraction, c'est mon caractère artistique et ma vie qui en est le reflet. La ligne Brisée, c'est la possibilité de rebondir, de rejaillir, je l'associe au concept de résilience. Je l'associe aussi à une forme d'anti-conformisme, une vision passionnée qui ne peut se complaire dans la ligne droite.
 
Si vous aimez la revue Psychologies, vous avez peut-être lu le numéro spécial dont l'invité était Boris Cyrulnik. J'ai retrouvé sur le Web cette interview qui commence ainsi: 
 
"Psychologies : Aimer, être aimé, pourquoi est-ce si difficile de trouver un équilibre ?
 
Boris Cyrulnik : Parce qu’il n’y a pas d’équilibre possible ! Le seul équilibre dans une vie amoureuse, c’est la routine, la mort psychique et la mort sentimentale. En amour, comme dans toutes les relations affectives, les deux êtres qui se font face sont deux êtres vivants. Chacun évoluant différemment, pour son propre compte et à l’intérieur de la relation, l’équilibre ne peut qu’être instable. D’autant que la vie elle-même est constamment changeante, biologiquement, affectivement et socialement.

« Aimer, être aimé », est-ce la bonne formule ? Ce n’est pas l’un "ou" l’autre, donner "ou" recevoir, défini une fois pour toutes. C’est l’un "et" l’autre, variablement, à des moments différents, avec des intensités différentes. A un moment, on est celui qui aime, celui qui donne ; à un autre, celui qui est aimé, qui reçoit. Quand deux personnes amoureuses se parlent, se regardent, se touchent, ils "s’affectent". Et ce simple fait crée un autre monde : le monde d’un homme, le monde d’une femme, ensemble, créent un troisième monde, entre eux deux et au-delà d’eux deux. Mais cela n’est pas uniquement vrai des amoureux. Ce "monde affectif" se crée quel que soit le lien : une mère et son enfant, des amis, des collègues de travail…
Deux êtres humains créent un autre monde du simple fait d’être ensemble." (passages surlignés par moi)
 
 
Bibliographie Wikipedia de Boris Cyrulnik
citations de Boris Cyrulnik à méditer:
«Le Moyen Âge nous racontait que le malheur sur terre, dans une vallée de larmes, nous permettait d'espérer le bonheur, ailleurs. Le XIXe nous expliquait que le bonheur, ça se mérite et que les malheureux sont à leur place, puisqu'ils ont échoué dans la conquête de cette faveur. Aujourd'hui, le discours qui légitime nos prouesses techniques nous demande de croire que le malheur est une maladie due à une chute de sérotonine.» (in L'Ensorcellement du monde, cité par J.-C. Guillebaud, La refondation du monde, Seuil, 1999)

"Le repli identitaire serait donc dû à l’expansion trop brutale du «modèle» occidental?
Il y a effectivement retour à une identité forcenée, qui devient une aliénation. Comme c’est l’Occident qui a les armes, l’argent et la technologie, il y a de fortes chances pour que les mentalités occidentales se mondialisent. Soit les gens s’y plieront mais seront malheureux. Soit, à l’opposé, la haine de l’Occident grandira, comme actuellement. Des identités imaginaires, vieilles de plusieurs siècles ou même de plusieurs millénaires, continueront à resurgir. Nous avons donc le choix entre la «désidentification» et l’aliénation. (...) Pour éviter d’être aliéné par une identité, il faut que les gens sachent qu’elle est constituée d’un patchwork de différents éléments." Propos recueillis par Sophie Boukhari, journaliste au Courrier de l’UNESCO.

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