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21.02.2008

Rompre le silence de la grande ville

eb8bd7336dbb596cd6ac430527b26452.jpg36950bcd79199ad090266e3b268fd25f.jpgHier soir dans le RER, j'ai pris une initiative impromptue et incroyable qui me laisse rêveuse. Je venais de quitter mon amie Mireille, artiste peintre originaire d'Haïti, connue à Montréal et vivant et travaillant à San Diego en Californie. Nous avions passé un moment inoubliable au Musée de l'homme devant le travail de Titouan Lamazou, FEMMES du MONDE. Nous avions parlé de projets concernant des artistes-peintres californiennes, de son travail, de la qualité des Américains face au travail artistique, de sa réussite comme peintre à San Diego. Nous avions évoqué nos misères à Montréal et avions acheté des affiches et autres livres illustrés par Titouan Lamazou.

Je rentrais tranquillement par la ligne 6 à Charles de Gaulle Étoile juste avant le premier escalier roulant qui mène du métro à la ligne de RER, je remarquai la frêle silhouette d'un jeune homme marchant avec un petit peu de difficulté, aidé de sa canne de non-voyant. Je pris l'escalier derrière lui et le dépassai sur le palier, quand je m’aperçus qu'il hésitait et lui demandai s'il cherchait son chemin. Très directement, comme je le fais à l'ordinaire je lui confirmai qu'il était dans la bonne direction pour la ligne A.
Je me retournais à deux pas et c'est là que je m'aperçus qu'il allait droit dans le mur. Sans plus de gêne je m'approchai de lui et l'aidai à reprendre la ligne droite et voyant qu'il ne semblait pas ennuyer de mon approche directe : je lui demandais s'il allait vers Boissy ou saint Germain et comme il acquiesçait pour Saint-Germain, je lui dis de rester près de moi car j'allais exactement dans cette direction. Il emboîta mon pas. Or j'ai l'habitude de marcher très vite dans le métro et il avait de la difficulté à me suivre. C'est là que, sans me poser de question, comme on me l'avait montré quand j'étais adolescente, je le pris de ma main gauche par le bras et le soutint pour aller plus vite.
En cet instant précis je ne l'avais toujours pas regardé franchement. J'avais vu une seule particularité dès le début, hormis sa taille juvénile, ses cheveux qui moutonnaient, ces cheveux noirs et bouclés typiques des pays africains. Je guidais un jeune homme probablement d'Afrique du Nord non-voyant. C'est sa remarque sur le fait que je tremblais qui attira mon attention. Il était immédiatement sensible à ce tremblement imperceptible dû à mon émotivité. Je lui en parlais simplement en prétextant la fatigue et peut être un peu d'émotion. C'est là qu'il confia que lui vivait en permanence avec ce sentiment d'émotion inquiète qui l'accompagnait du fait de son état. Je ressentais une énorme empathie pour ce garçon et nous parlions à bâtons rompus tout en cheminant à travers les dédales de couloirs et d'escaliers roulants

Nous avons eu le temps de nous confier, lui, sa peine de voir sa femme le quitter et vouloir reprendre sa liberté malgré leur enfant, une petite fille qu'il prenait sur ses épaules alors que seul, aidé seulement de sa canne, il se baladait dans Paris avec elle, moi que je venais de Montréal, que j'écrivais, que j'étais mal habile et que je tombais très souvent dans les métros, les gares ou sur la glace dans les rues de Montréal, et qu'on ne m'aidait pas forcément à me relever. C'est alors qu'il me raconta qu'ici plusieurs fois des gens le faisaient tomber, une fois même on lui avait cassé sa canne et les gens l'avaient laissé gisant par terre, commotionné, et ne l'avaient pas secourus. Dans quel monde vivons-nous! Je ne m'étonne plus de rien dans cette vastitude d'égoïsme et d'ignorance, de bêtise et de méchanceté.

C'est dans le dernier escalator que je le regardais dans les yeux, je remarquai alors sa peau claire mais un peu terne, atone, ses yeux vivants malgré la cécité, la douceur de ses traits et son âge, la trentaine, plus âgé que je ne pensais a priori. Je ne suis plus aussi sure qu'il soit d'Afrique du Nord, peu importe, j'aime les cheveux d'homme bouclés.

Il allait à Nanterre université, je ne prenais pas la même rame. Il m'a posé la question de savoir si j'allais à Cergy, terminus de ma ligne. J'ai eu juste le temps de lui dire que j'habitais à Maisons-Laffitte, il a semblé perplexe et sa rame est arrivée. Nous avons échangé un salut appuyé d'une pression sur le bras et je lui ai dis : bonne continuation... C'est bête, je ne sais pas son prénom ni lui le mien... Je vais me souvenir de ce moment magique de cette rupture du silence dans une société si peu amène et je retiendrai une remarque qu'il m'a faite, celle que je ne pensais pas comme toutes les femmes...je suppose celles qu'il connaît ... probablement plus jeunes que moi, mais cela il ne pouvait pas le savoir, car ma voix me rend plus jeune que je ne suis!

Que les Dieux te protègent, toi l’Inconnu…à l'âme pure!

 

Commentaires

Ha ces petites rencontres du métro. Toujours d'agréables moments, comme si le temps s'arrêtait et qu'on se retrouvait momentanément dans ces longs dialogues sur la vie comme on les voit dans les films.

J'aime cette aspect anonyme de votre histoire. Bien que vous ne sachiez pas vos noms, votre rencontre aura été à quelque part marquante dans vos vies. Au moins, elle sera fixé par écrit sur blog!

Ecrit par : Marie-Soleil | 22.02.2008

Je suis tout à fait d'accord, à ceci près que mon inconnu ne peut pas lire ce que j'ai écrit et j'espère qu'un jour une personne le lui lira. Il sait que J'écris, je lui ai dit pour expliquer ma tête dans les nuages et les chutes qui en résultent. Pour ne pas insister sur ce sujet délicat face à un non voyant, je n'ai pas dit que mon support principal était l'écran et le blog...l'exclusion est dramatique car il n'y a pas de blog en braille...
alors les inventeurs Allez plancher sur le problème!

Ecrit par : Martine | 22.02.2008

Elle est belle cette rencontre et touchant le récit. Si seulement nous savions être plus proches les uns des autres, si nous pouvions apprendre à être plus proches les uns des autres, voyants, non-voyants, pas voyants, aveugles et autres énergumènes en tous genres.

Il est joli et agréable à lire, ton blog. Je ne viens quasiment jamais, je n'ai pas le temps. J'avoue aussi éviter d'être toujours face à un écran, j'aime la sociabilité, les relations humaines autour d'un verre mais force est de constater que nous ne savons plus trop faire tout cela.

Enfin, en ce dimanche matin, tu m'as touchée avec ce récit, nos liens sont si importants. nous ne vivrions pas sans. Cela me permet de faire un signe d'amitié et de tisser un lien qui n'avait pas été amorcé lors de cette réunion à La Coupole où on nous exposait la nécessité voire l'obligation du réseau pour être dans la société. Cela m'avait un peu excédé cet exposé : avoir des relations pour avoir un réseau !!!

Moi, j'aime et apprécie le lien de 5mn, une heure ou 5 ans ; la sincérité, l'honnêteté, la vérité du lien. C'est en cela qu'elle est belle la rencontre avec ce bel aveugle aux cheveux frisés et noirs. Peut-être vous donniez-vous sincèrement parce que vous vous sentiez protégés par l'impossibilité de vous voir, peut-être ?! Peut-être vous saviez qu'il ne s'agissait que d'un instant, bref et fragile, et, vous vouliez en profiter, l'extirper, l'arracher, le faire vivre.... pleinement, peut-être ?!

Bon dimanche

Nour el Houda

Ecrit par : Nour el Houda | 30.03.2008

Je suis super heureuse de votre commentaire. J'ai lu le livre de votre mère. Je vous ai sincèrement appréciée toutes les deux à la Coupole, votre mère pour son regard tendre et troublant et vous pour votre rébellion et votre beauté.
Ce moment avec cet inconnu non-voyant est un grand moment de vie...je l'ai vécu intensément et encore aujourd'hui dans l'avion je l'ai revécu en parlant à une jeune fille entre Paris et Tunis.

Je suis une femme très sensible et j'aime le contact humain même si je passe beaucoup de temps sur le web. En fait maintenant j'écris aussi pour mes lectrices et lecteurs qui sont fidèles...mais je ne me force sur aucun sujet et j'écris quand j'en sens le besoin.

En ce moment je vis beaucoup d'aventures intenses, des déchirures et des reconstructions... Je suis sentimentale et parfois je voudrais être plus stratégique...je suis entière et parfois trop rêveuse...mais je vis et suis heureuse de n'avoir ni de regret ni de remords.

Je souhaite vous revoir et discuter ave vous...quand vous aurez un moment faites moi signe sur Paris...je n'ai pas tant de relations que ça. Je partage mon temps entre Paris et Tunis depuis le début de l'année.

au plaisir
Marine

Ecrit par : martine | 31.03.2008

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